Steaksisme par Nora Bouazzouni

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Nora Bouazzouni / Crédit photo Chloé Vollmer-Lo

Interview de Nora Bouazzouni par Thierry Caquais pour Gastronomica

Steaksisme. « Les hommes mangent avec plaisir et doivent parfois faire attention. Les femmes doivent faire attention et parfois se faire plaisir »…Dans un essai court mais riche en analyses, et particulièrement stimulant (« Steaksisme – En finir avec le mythe de la végé et du viandard »), l’autrice et journaliste Nora Bouazzouni décortique nos habitudes alimentaires et le sexisme, culturel et/ou développé par le marketing, qui s’y rattache. De quoi nourrir notre réflexion!

Gastronomica: Votre essai explique comment, poussé par le marketing, notre alimentation est aujourd’hui de plus en plus genrée. Mais cette distinction aliments hommes/femmes a-t-elle une réalité objective, et a-t-elle toujours existé?

Nora Bouazzouni: On sait que la nourriture a et a toujours eu une charge culturelle forte. Nos sociétés sont historiquement fondées sur des modes binaires hommes/femmes (avec une nette domination masculine et tout ce qu’il faut pour l’asseoir) et l’alimentation n’y échappe pas. Pendant plus d’un millénaire, on s’est basé sur les affirmations des pères de la médecine, Hippocrate et Galien, qui pensaient – mais pour eux, c’était « scientifique », avec les connaissances de l’époque- que le corps était régi par les « humeurs »: chaud, froid, sec, humide. D’après eux, les hommes avaient des humeurs chaudes et sèches, et les femmes froides et humides. Et pour une bonne santé, il fallait boire et manger les aliments associés à ces notions. Il en reste encore quelque chose dans l’inconscient collectif aujourd’hui: aux hommes les alcools, la viande, les plats épicés, les fromages forts; aux femmes les yaourts, les compotes, les soupes, les glaces. Le marketing a poussé le curseur en donnant clairement un sexe aux aliments, avec l’idée sous-jacente que, si vous mangez tel ou tel aliment, vous serez « encore plus un homme » ou « encore plus une femme ».

G.: Nous serions donc « conditionnés »?

N.B.: Il est certain que, dès notre plus jeune âge, nous intégrons ces schémas binaires, fondés sur aucune réalité scientifique, et qu’il est ensuite difficile de les remettre en cause. Par exemple, on considère que les hommes doivent « constitutivement » manger beaucoup plus que les femmes. Les études scientifiques nous disent qu’en moyenne les hommes n’ont besoin que d’environ 500 calories/jour de plus que les femmes. L’équivalent d’un croissant! Or les statistiques indiquent que les hommes mangent en moyenne des quantités 38% supérieures à celle des femmes! Ce qui donne ensuite des pubs pour des fast-food, pour ne citer que ce secteur, où l’on ne voit quasiment que des ados garçons, voire même que certaines chaînes, comme « O’Tacos », font campagne sur la taille de leurs tacos et les quantités ingurgitées. A l’inverse, on a développé des notions de « bien manger »/ » manger sain » (contestées d’ailleurs par les nutritionnistes) avec une véritable hygiénisation de l’alimentation: certains aliments sont carrément diabolisés, comme le sucre, et on en vient à calquer sur les personnes des valeurs morales attribuées à ces modes alimentaires: si vous mangez mal, c’est votre faute, cela vous donne une image négative et fait de vous une « mauvaise personne », pas capable de se réguler, de se prendre en main, etc. Dans les deux cas, on ne fait que renforcer des stéréotypes.

G.: Parmi les aliments les plus genrés, votre essai fait la part belle à la viande, aliment considéré largement comme « masculin ».

N.B.: Il y a une véritable mythologie du viandard. Qui aurait commencé dès la préhistoire, avec le chasseur/cueilleur: quand on pense aux humains de cette période, le cliché est souvent celui de l’homme préhistorique chassant le mammouth pour nourrir sa famille, sa tribu. Ce qui est une construction mentale: la chasse (donc la viande), c’est actif, ça demande de la force, du courage, de la stratégie, ce serait donc masculin / la cueillette, c’est facile et passif, donc féminin. Or, d’une part, on sait aujourd’hui que des femmes participaient aussi à ces chasses. Et, d’autre part, que la cueillette représentait 70% de l’alimentation de ces humains préhistoriques! Loin d’être passive, la cueillette requérait bien sûr pas mal de temps, de savoirs et d’attention, si l’on ne voulait pas empoisonner tout le monde!

Ensuite, le fait de manger sollicite aussi beaucoup l’imaginaire: on ingère non seulement un aliment et ses qualités nutritives, mais aussi les qualités supposées de cet aliment. C’est de la pensée magique. On avale des croyances. Et avec le marketing, ce n’est pas valable que pour la viande: on mange de la force, de l’énergie, du détox, de la minceur…Et même de la nostalgie et de l’enfance (voyez les marques « Mamie Nova », « Café Grand-mère »,  » Bonne maman », etc.). Pour la viande, s’y ajoute aussi toute la symbolique liée à la domination humaine (« je suis le plus fort, je te tue et je te mange pour affirmer ma supériorité »). La viande est attachée de longue date à la masculinité et au virilisme, et cela s’est renforcé avec la découverte de la protéine, fin XIXème, début XXème. Elle a été érigée comme un élément star sans lequel on ne serait pas en bonne santé! A l’époque, on considérait que la viande était la seule source de protéine valable. J’ai même trouvé des travaux médicaux qui affirmaient que les protéines pouvaient guérir le bégaiement! Et dans le schéma patriarcal, l’homme aurait donc « plus besoin » que la femme de protéines (donc de viande) pour entretenir sa santé, sa force et…sa domination!

G.: Le yaourt, lui, est placé du coté féminin. Même si, à force de marketing, les marques s’en sont un peu mordu les doigts!

N.B.: Tout à fait! Le yaourt est associé à la femme avec des notions liées à la pureté, au lait maternel, à l’idée que c’est un aliment « inoffensif » (c’est pourtant un aliment animal et protéiné lui aussi!). Les marques vendent aux femmes de la douceur (« Perle de lait »), de la minceur (« Sveltesse »), du bien-être physique et un ventre plat (le bifidus actif), du cocooning (manger un yaourt serait « un moment pour soi »). Mais à force d’insister sur le public féminin, les marques se sont aperçues que les hommes mangeaient de moins en moins de yaourts! Depuis quelques temps, on a donc vu apparaître des yaourts « à destination des hommes », qui mettent en avant la valeur protéinique de ces produits, et seraient un parfait complément pour les sportifs et les hommes « actifs ». Les pots sont plus grands (toujours plus de quantité…), le packaging souvent noir, etc. Ce qui est amusant, c’est de constater, en les comparant, que nombre de yaourts « féminins » ou même non genrés, contiennent plus de quantité de protéines que ces yaourts prétendument « masculins ».

G.: Quand il n’est pas du coté de l’enfance, le chocolat est lui aussi versé majoritairement du coté féminin, ce qui est paradoxal: c’est un aliment très calorique, qui va à l’encontre des injonctions de minceur faites au femmes. Plutôt schizophrénique, non?

N.B.: Absolument! Et c’est là que le marketing est très fort…Pour continuer à convaincre les femmes de consommer du chocolat, il fallait lever la culpabilité de manger trop calorique, avec le risque de prendre du poids et faire oublier ce qu’on mange. Les publicitaires ont donc eu l’idée de remplacer un tabou par un autre et ont masqué l’injonction à la minceur par l’injonction au plaisir et même carrément au plaisir sexuel, solitaire de surcroît. Il s’agit de « succomber à la tentation », ou de « céder au plaisir », de « fondre de plaisir »! Si vous regardez ces pubs où les femmes mangent du chocolat, elles sont assez explicites, sensuelles, avec souvent de gros plans sur les lèvres, des pupilles dilatées, etc… Le raisonnement induit est: « une femme qui se fait plaisr est une femme qui se sent belle, et si elle se sent belle, elle est plus apte à séduire/être séduisante ». Mais toutes ces femmes de publicité restent minces. Ce qui n’annule pas l’injonction sociale de la minceur féminine, qui corrobore l’idée de séduction telle qu’on l’impose!

G.: Aujourd’hui, l’écologie, les régimes végans et végés (végétariens, végétaliens) remettent en cause nos habitudes alimentaires, et d’abord la primauté de la viande. Quelles conséquences cela a-t-il sur la vision genrée de l’alimentation?

N.B.: Même s’ils se répandent, ces régimes alimentaires sont encore minoritaires. Mais les réactions parfois virulentes qu’ils suscitent chez les amateurs de viande, et les hommes en particulier, en dit long sur les questions profondes, culturelles et émotionnelles qu’ils touchent. Ne pas ou moins manger de viande est conçu directement, pour certains, comme une attaque aux fondements même de la masculinité, une véritable dévirilisation! Nombre de publicités jouent sur ce point. On a même une pub pour une marque de gros véhicules américains où un homme achète au supermarché des produits alimentaires végans, sans viande bien sûr, mais on le voit ensuite courir chez son concessionnaire pour acheter ce véhicule imposant, avec le slogan: « Rétablissez l’équilibre! ».

Le marketing et les lobbys sont très au point pour retourner les arguments. Par exemple, sous couvert de manger mieux, on observe une « prémiumisation » de la viande, avec notamment des magazines spécialisés s’adressant clairement aux hommes: il ne s’agit plus de manger la viande de Monsieur et Madame tout le monde, mais de la « bonne viande », produite localement, en n’en connaissant précisément les qualités, les variantes, les filières, le mode d’élevage, presque en connaissant le nom que portait la vache qui se trouve dans votre assiette. Cela va donc de pair avec l’idée d’une réappropriation d’un savoir technique, et l’on sait que la technique « c’est l’affaire des hommes ».

L’argumentaire va jusqu’à s’auto-justifier pour assumer d’être décomplexé. En gros: « je suis un homme et un « vrai » homme fait ce qu’il veut ». Manger de la viande deviendrait un signe de résistance, et se revendiquer comme mangeur de viande reviendrait à réaffirmer son identité masculine, voire devenir un défenseur des libertés, appuyé, en France en tout cas, sur la conservation de valeurs culinaires, comme en témoignait, en 2020, le slogan de la campagne « on ne peut plus… » (rien dire/rien faire/rien manger) du Comité Interprofessionnel des Palmipèdes à Foie Gras: « Heureusement qu’il nous reste le confit de canard! »

Bio-biblio gourmande: Nora Bouazzouni est autrice et traductrice, journaliste free-lance spécialisée sur les séries et sur la nourriture, mais aussi le cinéma et les questions de société. Retrouvez-là sur son site: http://nora.bz

A déguster: Steaksisme – En finir avec le mythe de la végé et du viandard ( éditions Nouriturfu, 2021) – Quand le sexisme passe à table ( éd. Nouriturfu, 2017).

Différents articles: sur les sites le fooding.com (comment pécho par le menu avec le sexperte Maïa Mazaurette; les meilleurs doculinaires et les meilleures foodcast; « Cheffes de bandes » – Interviews de cheffes, sommelières, bartenders, pâtissières, entrepreneuses…. Sur Slate.fr (les recettes du confinement…), Médiapart, etc….

A visionner: Les amusantes pastilles vidéo: Fine Bouche, sur urbania.fr

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